Précision

Ce que que vous lisez ici, ce sont mes impressions, parfois à chaud, basées sur ma connaissance de l'histoire du pays, de sa situation présente et sur ma culture générale, toutes étant forcément limitées et, en tout cas, relatives. Ces réflexions n'engagent que ma personne, ne représentent aucun parti ou groupe organisé et ne se rapportent à aucun projet politique établi. Ce sont les simples réflexions d'un citoyen intéressé au devenir de son pays et concerné par le sort de son peuple qui voudrait apporter quelque chose à l'un et à l'autre, mais qui n'a rien d'autre à offrir à part ces cogitations.

Thursday, May 5, 2011

La "bombe" de monsieur Rajhi

Ce fut un long silence au point que je ne me souviens plus du titre de ma dernière chronique ni de sa date. Les raisons de ce silence sont des plus banales. Occupations et soucis de la vie courante d'ordre professionnel ou privé qui non seulement m'empêchent d'écrire en ne me laissant pas le minimum de temps et de disponibilité mentale nécessaires à cet exercice tel que je le conçois, mais ne me permettent même pas de suivre de près ce qui se passe ou ne se passe pas dans le pays, même si j'ai l'impression que c'est la dernière alternative qui est à retenir, ce qui m'amène à énoncer la deuxième raison. Bien sûr il y a eu le premier produit de l'instance de monsieur Ben Achour (sa dénomination officielle est autant pompeuse qu'insignifiante que je n'ai jamais su la retenir ni n'en ai eu envie) avec deux choix majeurs qui risquent d'avoir des conséquences néfastes, à savoir celui en faveur du scrutin de liste et la fameuse parité. Encore faut-il que le texte en question avec l'ensemble de ses options soit entériné par les instances du pouvoir provisoire et consacré dans un texte de loi officiel. Mais qu'y avait-il à dire alors que le mal était fait ou presque (en tout cas, si le projet devait subir quelque altération, elle ne concernerait probablement pas ses aspects les plus contestables et contestés qui, en toute vraisemblance, ne sont pas pour déplaire à M. Caïed Essebsi et consorts). Il y a aussi la sempiternelle cacophonie animée par les islamistes et autour d'eux (sempiternelle parce qu'elle ne fait que commencer et qu'elle m'a tout l'air d'être promise à un avenir florissant). Mais, là, sans avoir consacré un article à la question (j'en ai néanmoins consacré deux au thème "politique et religion"), je crois m'être déjà exprimé sur la question en des termes sans équivoque et ne pense pas avoir plus à dire sur ce chapitre. L'avenir (pas si lointain) se chargera de le faire pour ceux que ne suffit pas à convaincre ce que nous dit le passé récent et moins récent et le simple bon sens..
Il aura fallu qu'on publie la vidéo de l'ex-ministre de l'intérieur pour apporter une agitation réelle à la mare par ailleurs calme, en dépit de tous les gigotements mentionnés ci-dessus, et pour m'obliger à sortir de mon mutisme. Que nous apprennent les confessions de monsieur Rajhi et quelle signification leur accorder ?
La réponse à la première question est : pas grand chose, pour ne pas dire : rien qu'on ne sût (ou soupçonnât) déjà. Qu'il puisse y avoir un ou des homme(s) de l'ombre derrière le gouvernement provisoire, on n'a pas cessé d'y faire allusion ou de le dire ouvertement. Déjà, lors de la formation du premier gouvernement Ghannouchi qui a fait long feu, on a pu lire ça et là que monsieur Moncer Rouissi, ex-homme fort du régime Ben Ali, se chargeait lui-même de pressentir les éventuels candidats aux différents portefeuilles ministériels. Ensuite, on a beaucoup parlé de monsieur Hakim Karoui, appelé de la dernière heure pour secourir le président déchu en mal d'une stratégie de communication, et de la French connection. Et même la thèse, depuis pratiquement confirmée par les déclarations de l'intéressé lui-même, selon laquelle monsieur Kamel Ltaïef serait le conseiller de l'ombre de monsieur Essebsi, soit l'une des deux principales "révélations" de M. Rajhi, était  déjà évoquée dans un article de Nicolas Beaud dès le 27 mars dernier et répercutée le lendemain dans l'un de mes propres articles. Par-delà le personnage de monsieur Ltaïef évoqué en la circonstance, le fait générique qu'il y ait toujours eu des personnes qui tirent les ficelles derrière les rideaux est un fait historique déjà établi et vérifié sous Bourguiba puis sous Ben Ali (sauf que les rideaux étaient plus ou moins opaques ou transparents, selon les cas) et il serait naïf de s'attendre à ce qu'il en soit autrement en une période dite de transition et forcément encore plus trouble que les précédentes.
Quant au fait qu'il y aurait une espèce de conjuration pour garder à tout prix le pouvoir entre les  mains des originaires d'une région déterminée du pays, à savoir le Sahel (dénomination qui désigne le centre côtier de la Tunisie), on peut la considérer sinon plausible, du moins vraisemblable. La concentration du pouvoir politique dans cette région est en effet un fait historique indéniable (pour le vérifier, il suffit de passer en revue les noms des premiers ministres ou hommes forts de l'état depuis les premières années du régime bourguibien) comme il est un fait notoire que l'essentiel du pouvoir économique a été traditionnellement détenu par les sfaxiens, les notabilités tunisoises (dont monsieur Essebsi est l'un des représentants) ayant toujours eu un rôle ambigu qui servait tantôt de soutien tantôt de contre-poids interne au système au sein de l'establishment. Après la mise au pas de l'UGTT dans la foulée des émeutes sanglantes de janvier 1978 et l'impasse dans laquelle le régime s'est retrouvé suite au coup de main de Gafsa en 1980, le pouvoir s'est vu contraint de sacrifier la direction fantoche qu'il avait lui-même placée à la tête de la centrale syndicale, de libérer les responsables syndicaux emprisonnés et paver la voix à la tenue d'un nouveau congrès du syndicat avec la participation de ses dirigeants historiques. On raconta, alors, que Bourguiba était tellement anxieux de connaître le nom du nouveau secrétaire général. Lorsqu'on lui annonça le nom de M. Taïeb Baccouche (l'actuel ministre de l'éducation), il s'empressa de demander : "Il est d'où ?" En entendant la réponse : "De Jammel.", il aurait poussé un ouf de soulagement... Qu'elle soit véridique ou de pure invention, cette anecdote est éloquente sur la géographie du pouvoir telle qu'elle était réellement ou telle qu'elle était perçue à l'époque. Quoi de plus normal dès lors, que ceux qui ont traditionnellement détenu ce pouvoir cherchent à le conserver ? Ce qui me semble moins crédible ou, du moins, plus discutable, c'est le rôle imparti à l'armée dans le scénario catastrophiste de M. Rajhi et l'incorporation subreptice du mouvement Ennahda dans le schéma d'ensemble, laissant accroire que l'accession au pouvoir de ce dernier est l'aboutissement naturel auquel le processus en cours devrait aboutir si la congrégation secrète du pouvoir sahélien ne vient pas contrecarrer ce processus (démocratique) manu militari. Le rôle de l'armée n'a certes pas toujours été clair dans les péripéties qui se sont déroulées en Tunisie depuis le début du mois de janvier comme je n'ai pas manqué de le signaler dans certains de mes premiers articles, et ses motivations comme ses intentions demeurent dans une large mesure une énigme pour le commun des mortels, mais de là à lui attribuer une fonction de chien de garde d'une quelconque caste me semble sinon fantaisiste, du moins hypothétique. Quant à Ennahda, il est vrai que c'est  très probablement le parti politique le mieux implanté dans le pays après le RCD, provisoirement neutralisé en tant qu'entité, le mieux structuré et le mieux nanti en ressources matérielles qui, sans avoir nécessairement un programme politique clair, cohérent et surtout entièrement rendu public, peut compter sur un fond idéologique très porteur parmi les masses populaires et qui ne sera véritablement entamé que si ces gens arrivent par malheur au pouvoir et parviennent à asseoir leur mainmise sur le pays et à mettre en œuvre tout ce dont ils rêvent secrètement. Mais de là à dire, que la marche victorieuse des islamistes est toute tracée et que rien ni personne ne saura y résister ou l'entraver à part les protagonistes d'un complot diabolique réunissant des membres de l'establishment sahélien et la direction de l'armée serait aller très vite en besogne.
Que signifie donc ce coup (cyber)médiatique ? A qui profite-t-il ? Comment interpréter la prestation de monsieur Rajhi ?
On savait déjà grâce aux recherches faites par certains internautes de quelle obédience est l'auteur de l'interview, bien que le seul pseudo utilisé en dise long sur la nature du personnage et la part de crédit qu'on doit lui accorder. La source qui a repris l'enregistrement de monsieur Ltaïef sur une radio tunisienne pour le diffuser sur facebook ne laisse, elle, aucun doute sur l'origine de cette nouvelle tempête et permet de mieux lire le dernier élément du puzzle examiné plus haut (pour faire simple, des cybermilitants du mouvement Ennahda tentent de nous faire croire, avec les confessions d'un ex-initié à l'appui, qu'alors que la victoire finale de leur mouvement est inéluctable, une sorte de complot est en train d'être ourdi pour faire échec à leur projet !). Quant à monsieur Rajhi lui-même et à son rôle véritable dans toute cette histoire, il est difficile de se prononcer de manière formelle. S'est-il prêté en toute candeur à une grossière manipulation ? A-t-il (encore une fois) été le dindon de la farce ? Difficile à croire, bien que la candeur soit le mot qui m'a semblé s'appliquer le mieux à sa disposition d'esprit et à son attitude le lendemain de sa prise de fonction au poste de ministre de l'intérieur comme l'illustre cet article, il y a trois mois. Mais candide ne veut pas dire idiot et ce n'est surtout pas une qualité ou un défaut qu'on garde pour la vie. Depuis, il a été mis à l'épreuve du pouvoir, même si ce fut court, à une période nécessairement riche en enseignements et propice à l'apprentissage, précisément parce qu'instable. D'ailleurs, monsieur Caïed Essebsi (au cours d'un entretien diffusé par la télévision tunisienne vers la mi-février) à un moment où n'ayant même pas été pressenti pour occuper les fonctions de premier ministre, parlant en simple observateur, il pouvait s'exprimer sans réserve, ne lui a-t-il pas lui-même fait ce compliment édifiant : "Il apprend vite !" ?! Peut-on raisonnablement croire que ce même homme qui dit lui-même avoir refusé de se rendre chez monsieur Ltaïef parce qu'il redoutait d'être filmé à son insu s'est laissé en toute innocence interviewer par quelqu'un dont il sait parfaitement qu'il est un internaute et même un cyberactiviste et pousser la supercherie à son comble en lui disant : "Tu ne prends pas note, hein !" ? Est-il possible non seulement qu'il ne se soit pas rendu compte de la présence de la caméra qui le filmait produisant de lui une image des plus claires, des mieux cadrées et des plus stables, mais qu'il n'a même pas envisagé la possibilité que ses intervieweurs fussent tentés de le filmer comme il l'a envisagé lorsqu'il a été invité à se rendre chez monsieur Ltaïef ?!
Difficile de ne pas penser qu'il a accordé cette interview en sachant parfaitement qu'elle allait être diffusée et avoir un large écho, compte tenu de la teneur de ses déclarations, mais aussi et surtout, compte tenu de la popularité que lui a valu son court passage à l'intérieur et dont il ne peut ne pas être conscient, de même qu'il est difficile que, lui, ex-ministre de l'intérieur, même si l'intermède fut très court, et, surtout, juge de métier, ne sache pas ou ne s'inquiète pas de savoir à qui il a affaire en la personne de son intervieweur par-delà son nom réel ou fictif et "pour qui il roule". Dès lors, si monsieur Rajhi qui a eu comme on l'a vu et comme on l'imagine le temps d'en apprendre, ne serait-ce qu'un tout petit, bout sur la politique, et quand on sait l'ampleur de la notoriété et de l'empathie même que sa courte expérience ministérielle lui a values, il est légitime de se demander s'il n'a pas décidé de capitaliser ce précieux acquis et s'il ne se prépare pas à jouer un nouveau rôle public avec ou sans le concours de Ennahda. En tous les cas, on est en droit de se demander qui manipule qui dans cette histoire, parce que la manipulation est présente à chaque entournure.
Maintenant, si une chose importe dans cette nouvelle affaire, il ne s'agit ni de la véracité ou non des allégations de monsieur Rajhi ni de l'effet recherché par son intervieweur et/ou par lui-même, mais bien le ou les enseignements qu'on peut en tirer. Or, l'enseignement évident, c'est que ce que nous vivons depuis quatre bons mois en Tunisie (c'est probablement valable pour les autres cas, à commencer par le cas égyptien), ce n'est pas une révolution, mais une nième redistribution des cartes du pouvoir, un remodelage de portée plus ou moins profonde de celui-ci, une révision de ses modalités d'exercice et, beaucoup moins probablement, de celles du partage de ce même pouvoir entre les différents groupes. Ceux qui ont payé de leurs vies, de leurs personnes ou de leurs biens pour en arriver là ne sont pas nécessairement ceux à qui cette nouvelle donne profite ni ne sont ceux qui décideront de la physionomie que le pays aura demain. A la faveur d'expérience précédentes bien plus prestigieuses et de bien plus grande envergure que "la révolution du jasmin", on sait que jamais révolution n'a débouché sur le pouvoir du peuple. Ce ne fut pas le cas avec la révolution française ni la révolution russe ni celle iranienne pour ne citer que ces trois cas (au lecteur de voir quels autres exemples y ajouter et auxquels il sied d'accoler le vocable "révolution") et ce n'est pas la Tunisie avec ces quelques semaines de révolte et quelques centaines de morts qui allait déroger à cette triste règle. N'empêche qu'on pouvait légitimement aspirer à un tant soit peu d'amélioration dans la part de participation concédée au peuple dans la gestion de ses propres affaires à côté, voire même derrière les grands intérêts. Or, ce qui n'a pas été dissipé par monsieur Mohamed Ghannouchi de cette belle illusion, monsieur Caïed Essebsi aura achevé consciencieusement de le balayer. On ne nous laisse même pas le luxe symbolique de croire être définitivement débarrassé de monsieur Ben Ali et de ses hommes. Dans ses déclarations véhémentes, monsieur Ltaïef n'a pas nié être aujourd'hui le "conseiller" de M. Essebsi ni d'avoir été hier celui de Ben Ali. Ce qu'il nie avec indignation c'est connaître M. Rajhi ou l'avoir jamais invité. Bien au contraire, il reconnaît volontiers qu'il lui arrive d'être "consulté" et qu'il donne son "avis" et il affirme le faire dans le seul intérêt de "son pays" et pour "rendre service à ce pays". La grandiloquence des tournures employées ne laisse pas beaucoup de doute sur la nature de ces "consultations" ni sur leur portée ni sur l'identité de ceux qui en bénéficient (les expressions employées sont du genre qu'on s'attend à entendre de la bouche d'un homme d'état, non de celle d'un homme d'affaires ordinaire). Il affirme même "faire de la politique depuis les années 80" et il nous lâche mêmes quelques confidences d'initié sur les véritables raisons qui selon lui auraient amené M. Caïed Essebsi à remercier Rajhi (mais d'où est-ce qu'il les tient ?). Ainsi, selon ses propres dires, M. Ltaïef aurait donc "servi les intérêts" de la Tunisie en "conseillant" Ben Ali jusqu'en 1992, date à partir de laquelle a commencé sa disgrâce parce qu'il n'était justement pas dans les bonnes grâces de la nouvelle première dame et de sa famille. Or, il se trouve qu'on sait très bien de quelle manière la Tunisie a été gouvernée pendant la période en question et comment "ses intérêts" et ceux de son peuple ont été servis. Et aujourd'hui, monsieur Ltaïef serait donc revenu à la charge pour servir nos intérêts. Mais, qui l'a désigné à cette tache éminemment noble ? Serait-il (lui aussi) investi d'une mission divine pour veiller sur la destinée du pays et de ses habitants ? Ne pouvait-il donc, lui qui fait de la politique depuis des temps immémoriaux, former son propre parti politique ayant pignon sur rue comme les autres mortels et attendre les élections pour proposer aux tunisiens sa conception de la meilleur manière de servir le pays et attendre leur consentement avant de mettre sa science à leur service ?
Le pouvoir aux sahéliens, aux sfaxiens ou aux tunisiois ? Après la lame de fond de la révolte partie des entrailles du pays, de la lointaine Sidi Bouzid, qui a longtemps pataugé dans le sang à Meknassi, Regueb, Redeyef, Thala, Kasserine... avant de gagner enfin Sfax, Bizerte, Sousse et Tunis, et après tant d'encre et de salive généreusement versés sur l'infâme injustice dont "les régions de l'intérieur du pays" étaient victimes, on pouvait espérer que quelle que soit celle des trois communautés sus-mentionnées qui allait avoir le pouvoir politique ou le garder ou encore quelle que soit la formule de son partage entre elles, on se serait donné la peine d'en laisser ne serait-ce qu'une portion congrue à ces oubliés du développement et de la prospérité de la Tunisie indépendante après avoir été les laissés pour compte de la Tunisie des Beys et des colonisateurs français. Tiens, si c'est d'abord un souci d'équité qui animait monsieur Ben Achour et son instance lorsqu'ils ont eu la brillante idée d'imposer la parité hommes/femmes dans les listes de candidats à l'assemblée constituante, n'aurait-il pas été au moins aussi judicieux de proposer un quota de candidats des villes et villages de l'intérieur ?
Encore faut-il que l'instance en question soit suivie par le gouvernement Essebsi dans ce qu'elle s'est empressé de proposer ou ce qu'elle n'a pas eu la présence d'esprit ou simplement la sensibilité (au double sens français et anglais du mot) d'envisager. Déjà, monsieur Essebsi s'était cru obligé de préciser que les restrictions proposées pour les cadres de l'ancien parti au pouvoir et des gouvernements précédents étaient excessives...
Révolution, dites-vous ?

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