Précision

Ce que que vous lisez ici, ce sont mes impressions, parfois à chaud, basées sur ma connaissance de l'histoire du pays, de sa situation présente et sur ma culture générale, toutes étant forcément limitées et, en tout cas, relatives. Ces réflexions n'engagent que ma personne, ne représentent aucun parti ou groupe organisé et ne se rapportent à aucun projet politique établi. Ce sont les simples réflexions d'un citoyen intéressé au devenir de son pays et concerné par le sort de son peuple qui voudrait apporter quelque chose à l'un et à l'autre, mais qui n'a rien d'autre à offrir à part ces cogitations.

Friday, January 6, 2012

Drame en trois actes : hier la trahison, aujourd'hui (encore) la misère, demain le gouffre

Parmi les trois actes en question, seul le premier compte vraiment. Le reste est parfaitement prévisible et rentre dans le cours normal des choses.
Je l'ai déjà dit plusieurs fois et je ne le dirai jamais assez. Quels que soient les torts passés ou à venir que les islamistes auront déjà causés ou causeront encore au pays, quelle que soit l'ampleur des dégâts qui en résulteront, il n'y a aucune raison pour s'en étonner et encore moins pour s'en offusquer. Ces gens ne font qu'agir en pleine cohérence avec leur vision du monde et leur système de valeurs. Ils ont au moins ce mérite qui n'est d'ailleurs pas des moindres. Seuls ont tort ceux qui se montrent incapables de saisir l'essence de telle vision et tel système et d'en voir toute la portée ou, pire, refusent de voir leur réalité aveuglante, parfois avec une obstination sidérante. Ce n'est pas la faute aux islamistes si leurs vis-à-vis sont aveugles, bornés ou plus prosaïquement enchaînés à leurs intérêts tellement bas, tellement mesquins, tellement immédiats que bientôt s'avérera leur futilité et leur caractère éphémère au point de révéler à ces dindons de la farce qu'ils n'ont, en fin de compte, servi personne, même pas leur ego propre qu'ils avaient l'illusion de servir ou qu'ils croyaient d'une clairvoyance à toute épreuve, à même de leur donner raison contre la raison même. La chute n'en sera que plus spectaculaire et le réveil n'en sera que plus douloureux. Cette issue ne fait guère de doute dans mon esprit, même si je souhaite sincèrement me tromper chaque fois que je me mets dans la peau de l'oiseau de mauvais augure...
Ce que les islamistes ont pu faire depuis les élections et ne manqueront pas de le faire dans les prochains mois n'a été rendu possible qu'à la faveur de la véritable trahison historique (Ici, il n'est même pas question de compromis car un compromis, par delà les suspicions, controverses et contestations qu'il peut soulever, est toujours basé sur une transaction ; c'est du donnant donnant.) de ceux qui en sont les alliés indéfectibles. Car, si Ennahdha a bien gagné les élections du 23 octobre haut la main, qu'elle en est sortie avec une majorité claire à l'assemblée constituante qui le place devant tous les autres partis, mouvements ou même toutes les coalitions possibles - je l'ai dit et je le répète volontiers, c'était là un fait indéniable qu'il ne sert à rien de nier ou minimiser -, la majorité en question, aussi confortable fût-elle, n'en était pas moins une majorité relative, qu'elle fût d'ailleurs envisagée en termes de voix ou en termes de sièges, et qui ne pouvait en aucun cas à elle seule lui permettre de gouverner le pays ni de faire passer le moindre texte de loi. Ses dirigeants l'ont compris qui se sont empressé avant les élections mêmes de tisser les alliances qu'il fallait et d'en payer le prix. Mais, en bons commerçants, ils n'avaient aucune raison de dilapider leur capital ou de faire de l'excès de zèle quand le vendeur était si accommodant et était prêt à se contenter de peu.
Imaginez ce qui aurait pu se passer si cette alliance trilatérale n'avait pas eu lieu ! On a parfois dit que si les islamistes avaient récolté 40 % des sièges, il y a les 60 % restants qui ne leur sont pas acquis. Si ce n'est pas tout à fait vrai, ce n'est pas tout à fait faux non plus. Il est vrai que la question ne peut être considérée en des termes purement arithmétiques. Les 60 % en question sont trop disparates, trop éparpillés pour pouvoir dégager une coalition viable contre Ennahdha ou à ses dépens. Aucun scénario d'alliance n'était sérieusement et raisonnablement envisageable si ce dernier ne devait en faire partie. Il n'est pas du tout dit que, dans l'hypothèse d'un double refus de la part du CPR et d'Ettakattol, il n'aurait pas pu monter une autre coalition. D'abord, en dépit des apparences qui sont, on le sait, souvent trompeuses, un rapprochement avec la troupe de l'étonnant Hechmi El Hamdi, qui, faut-il le rappeler, est sorti tout droit du giron islamiste, n'était, n'est pas du domaine de l'impossible. Il suffit de regarder de près son discours, son registre et ses promesses électorales clés qui ont contribué à son succès (díwánu-l-madhálim, sundúqu-z-zakát...). D'autres au langage et aux orientations nettement moins marqués du sceau religieux ont succombé sans aucune résistance au charme du cheikh sans même qu'il ait à leur faire la moindre cour. Quant à ce dernier et à son mépris affiché (peut-être trop voyant) pour l'ami d'hier, par ailleurs pleinement justifié au vu de ce qu'il lui a fait dans le dos, qu'on se détrompe. Il n'aurait pas eu tant de mal à ravaler sa diginité si les circonstances l'avaient exigé. En bon politicien, il sait que le métier ne s'embarrasse pas d'états d'âme moralisants. Mieux encore, Pour atteindre la majorité absolue, les islamistes n'avaient besoin que d'une vingtaine de voix supplémentaires qu'il auraient très probablement pu obtenir sans avoir nécessairement à tendre la main à celui qui a jadis baisé celle de leur bourreau. On sait aujourd'hui que l'emprise de M. Hamdi sur ses "adeptes" n'est pas aussi ferme qu'il pouvait lui-même le croire et rien n'empêchait M. Ghannouchi de ramener vers ses rangs quelques brebis égarées. On sait aussi que le nombre des députés qui ont voté la confiance au gouvernement Jebali ou pour tel ou tel texte promu par Ennahdha était souvent supérieur à la somme des voix des trois partis. En d'autres termes, tous les représentants de petits partis ou "indépendants" ne sont pas nécessairement hostiles au projet islamiste.... En somme, ces derniers n'auraient pas éprouvé des difficultés insurmontables à trouver les 109 voix nécessaires à leur gouvernement, à leur programme et à leurs textes.
Certes. Mais cette majorité aurait été fragile et incertaine. Plus important, l'opposition en face avec deux groupes relativement forts (ceux du CPR et d'Ettakattol), voire trois (en comptant le PDP) et d'autres d'appoint aurait eu son mot à dire sur toutes les questions importantes et rien de décisif ne serait passé sans son aval. J'irai même plus loin. Si les Marzouki et Ben Jaâfar font réellement confiance à M. Ghannouchi et consorts et qu'ils sont sincèrement convaincus de la faisabilité de l'association avec eux et même de la nécessité de leur apporter leur soutien pour qu'ils puissent diriger le pays en cette phase délicate après que l'électorat les a plébiscités, rien ne les empêchait d'opter pour un soutien passif ou plus précisément non participatif. Ils auraient pu parfaitement conclure avec eux un accord aux termes duquel ils apportaient leurs voix au gouvernement, au programme et aux textes en question non pas contre des postes ou des portefeuilles, mais contre la prise en compte d'un certain nombre de principes et de choix fondamentaux dans la composition de ce gouvernement, la conception du programme et l'esprit et la lettre des textes. Dans un tel scénario, il n'auraient peut-être pas eu droit aux honneurs. Ils n'auraient pas eu le loisir de tirer les marrons du feu. En revanche, ils auraient eu tout à gagner et absolument rien à perdre, quelle que soit l'attitude d'Ennahdha. Dans le meilleur des cas, en accordant à ce dernier tout le bénéfice du doute possible et imaginable, leur présence à ses côtés aurait permis d'avoir un processus de décision réellement pluriel et l'aurait contraint dans une large mesure à tenir ses actions plus proche des ses discours que de sa pensée. Si le parti islamiste devait d'aventure confirmer tout le mal que je pense de lui et soit refuser purement et simplement d'accepter un soutien sans compromission et sans transigeance de la part des diligents alliés soit encore l'accepter tout en usant de manoeuvres, de tergiversations et de louvoiement, le citoyen, observateur attentif aujourd'hui, (à nouveau) électeur demain, aurait compris qui cherche réellement à le servir et à servir le pays et qui n'avait d'yeux que pour ses propres intérêts. Imaginez seulement tout le mal qu'il en aurait coûté à M. Ghannouchi et ses amis et tout le bien qu'auraient récolté les Marzouki, Ben Jaâfar et compagnie ! A la limite, cela aurait bien mieux servi jusqu'aux desseins des uns et des autres de finir leurs jours à Carthage ou au perchoir du Bardo avec les honneurs et une adhésion populaire réelle, sans besoin de la bénédiction de Saint Bhiri, Jebali ou Dilou...
Hélas, il n'en fut rien. On ne fait malheureusement pas l'histoire avec des si. Ce qui s'est réellement passé et continue de se passer, pour quiconque a suivi les travaux de l'assemblée constituante lors de la discussion et l'adoption de la petite constitution, l'intronisation du gouvernement, l'adoption escamotée du budget et de la loi de finances (le texte est toujours introuvable sur le net !) et encore aujourd'hui celle du réglement intérieur, dispense de tout commentaire. Ennahdha fait passer tout ce qu'il veut, absolument tout, avec le consentement honteux, servile, presque coupable des alliés. Les Chebbi, Jribi, Bettayeb, Dahmani, Moussa, Brahim et autres moins ou, désormais, plus connus tel ce sympathique Gassas, ont beau tantôt protester avec véhémence ou même boycotter les débats et/ou le vote, tantôt essayer d'amadouer les valeureux vainqueurs, les flatter ou, parfois, même les supplier. Rien à y faire ! Les présidents de commissions nahdhaouis font la pluie et le beau temps. La première vice-présidente qui dirige désormais la quasi-totalité des séances pour laisser le président vaquer à ses tâches mondaines ou semi-mondaines (d'ailleurs, il est à peine moins complaisant à l'égard des députés d'Ennahdha et moins arrogant vis-à-vis de leurs contradicteurs quand il est là) règne en maîtresse incontestée qui impose les ordres du jour, donne la parole, la coupe ou la retient, statue sur tout et sur rien...
Dans le titre, je parlais de misère. C'est d'abord celle de la politique. Car, finalement, qu'est-ce qui a changé en Tunisie depuis l'année dernière ? Qu'est-ce qu'on a de plus, de moins ou de différent par rapport à ce qu'on avait déjà ou qu'on n'avait pas il y a exactement un an jour pour jour ? On a "perdu" un tyran et son clan de sangsues. On ne peut pas dire aujourd'hui qu'on a l'équivalent de Ben Ali, de Layla ou des Trabelsi, du moins pas encore, probablement pas avant longtemps ou plutôt un certain temps. Cela ne veut pas dire pour autant qu'on a perdu toute la cohorte de soutiens, de suppôts et d'exécutants qui rendaient la mainmise de l'Unique et de son clan possible. Il suffit de regarder les postes clef de l'administration, de l'économie et du pouvoir local et même central, sans parler de ceux qui n'ont pas de pouvoirs officiels mais qui n'en continuent pas moins de faire ce qu'ils ont toujours su faire si bien et avec autant d'efficacité : tirer les ficelles. La misère sociale, le marasme économique, le chômage, les déséquilibres, la pauvreté, la déliquescence sécuritaire, la frustration et le ras-le-bol, ils étaient tous là et y sont toujours, souvent intacts, parfois encore plus exacerbés. Bien sûr, il n'est dans le pouvoir d'aucun gouvernement d'aucun bord, d'aucune obédience, toutes tendances confondues, qu'il soit islamiste, nationaliste, marxiste ou simplement social-démocrate-libéral, de changer cela en un jour, un mois ou un an, voire même en plusieurs années. Mais on ne voit même pas le début d'un véritable changement ni une ébauche ou les prémices d'un quelconque changement qualitatif. Quant au plan politique, on a bien une assemblée légitime qui tire sa légitimité d'élections libres et pluralistes, même si avec la participation de la moitié de l'électorat potentiel seulement. C'est une règle universelle du jeu démocratique. Les deux composantes du pouvoir exécutif, à savoir la présidence de la république et le gouvernement, même si l'occupant de la première n'a pas été désigné par le suffrage universel, sont l'émanation incontestable de cette légitimité. Seulement, le fonctionnement de cette assemblée, ses travaux, la manière dont les questions majeures y sont traitées et tranchées sont autant de signes d'une mascarade politique, dignes des pires parodies de la démocratie qu'on a pu voir en Tunisie ou ailleurs avec cette grosse différence que, par le passé, personne ne prenait le jeu politico-parlementaire au sérieux. On savait que l'assemblée était fantoche, le gouvernement un piètre jeu de pions sans pouvoir réel, la politique factice, tout se décidant dans les salons ou dans les têtes d'une poignée de prédateurs et son exécution confiée à leurs laquais. Or, aujourd'hui, la farce a des allures de sérieux et les dupes qui n'ont pas pu placer le moindre mot sur les pouvoirs exorbitants du chef du gouvernement ni sur les qualification et qualités réelles ou présumées de tel ou tel ministre ou l'absence de programme de gouvernement digne de ce nom, ceux-là même qui n'ont même pas eu le temps de lire le texte de la loi de finances qu'ils ont voté bon gré mal gré, ont le toupet de venir nous entretenir d"'open gov", un prétendu outil de transparence et de participation du citoyen au pouvoir. Comme s'il suffisait d'une locution anglaise (lisez américaine) flanquée d'une contraction pour faire savant et dans le coup (Il paraît qu'ils ont ça au Kenya et au Rwanda, "alors qu'on est meilleur que ces pays-là". La belle affaire ! Pour combien de temps encore ? Cela me rappelle notre football, même si, maintenant, on a le "joueur du siècle" à la jeunesse et aux sports.), alors que ces chers députés sont les premiers à avoir drôlement besoin de bénéficier desdites transparence et participation.
Et demain, de quoi sera-t-il fait ? Pour moi, toutes les conditions, tous les signes du gouffre dont je parlais dans le titre sont réunis. Je peux me tromper. Certes. Je l'espère même de tout coeur, même si cela devait donner raison aux barbus du dehors et du dedans et à leurs zélés alliés et me donner tort. Je l'espère vraiment, sincèrement, pour les pauvres bougres jeunes et moins jeunes qui n'ont d'autre choix que celui de vivre le mal et non pas seulement vivre avec lui. Puissé-je être à jamais damné si je ne le souhaitais pas ardemment !

ثَكِلَتني أمّي إن لم أَتَمَنَّ أن تُسَفِّهَني الأحداثُ وتُثبٍتَ صٍدقَهُم وزُورَ ما أَزعُمُ ؛ ولكن ما كل" ما يتمنّى المرءُ يُدرِكُهُ، وإن كانت الأمنيّةُ حتفَهُ وكان التّمنّي صادقا.